Yokohama Kaidashi Kikō, la quiétude face à l'apocalypse

Yokohama Kaidashi Kikō, la quiétude face à l'apocalypse

Il y a de ces œuvres qui disposent on ne sait pourquoi d'une aura très particulière ; Yokohama Kaidashi Kikō (ヨコハマ買い出し紀行) fait partie de celles-ci.
Devenu culte grâce, notamment, à son trait doux et son rythme contemplatif, le manga de Hitoshi Ashinano s'est construit une base de fans importante à travers le monde et ce, malgré une présence officielle inexistante en occident. De par son sujet et le traitement qu'elle en fait, la série peut être considérée comme un des éléments majeurs d'un mouvement culturel transverse et omniprésent dans le Japon des années 1980 et 1990 : l'iyashikei (癒し系).

Paru dans Monthly Afternoon entre juin 1994 et février 2006, Yokohama Kaidashi Kikō est édité au Japon en 14 tomes chez Kodansha. La série, rééditée en 2009 dans un format plus condensé de 10 tomes, n'a à ce jour malheureusement jamais été exportée hors de l'archipel. Il n'est pourtant pas nécessaire de chercher bien longtemps pour trouver des traductions officieuses (et de qualité variable) de Yokohama Kaidashi Kikō sur internet. Les premières remontant au minimum à 1998, soit très peu de temps après la publication du premier tome, l'intérêt que porte au moins une partie du lectorat occidental à cette série n'est pas spécialement nouveau.
Même si les chances semblent maigres, il est toujours possible d'espérer voir un jour un éditeur francophone (ou anglophone) s'emparer de l'œuvre de Hitoshi Ashinano.

L'histoire de Yokohama Kaidashi Kikō prend place sur Terre dans un futur indéterminé. Un cataclysme a provoqué une importante montée des eaux, submergeant une bonne partie des villes et autres zones habitées. Dans ce monde dévasté, la société humaine est sur le déclin mais il n'est pourtant pas rare de voir des androïdes vivre parmi les hommes. C'est le cas de notre héroïne, Alpha, gérante d'un petit café en bord de mer : le bien nommé Café Alpha.
Situé loin de tout, le Café Alpha ne compte pas beaucoup de clients. Les rares habitués, pour la plupart voisins et amis, reviennent pourtant encore et toujours profiter d'une tasse de café, de thé, mais aussi de la compagnie de la rayonnante Alpha.
À partir de cette prémisse, Ashinano nous embarque dans le quotidien simple et banal de cette petite communauté ; le contexte d'un monde post-apocalyptique servant uniquement de toile de fond à un manga qui prend tout compte fait place dans le genre du kuukikei (空気系) : ne racontant ni plus ni moins que des tranches de vie.

Là où tout autre genre relègue la vie courante à l'arrière-plan au profit du drame ; ici elle devient le sujet, l'avant-plan, aussi anodine soit-elle. Il n'est pas question de chercher les causes ou les circonstances exactes du cataclysme passé, ni d'essayer d'en améliorer les répercussions. La catastrophe est passée, inexorablement, et ni l'auteur, ni le lecteur, ni les protagonistes ne peuvent changer cette réalité. Il reste donc à l'accepter, aller de l'avant et continuer à vivre.
Car c'est bien cela qui fait entrer Yokohama Kaidashi Kikō dans l'iyashikei, très en vogue au Japon à partir des années 1970 et qui connaîtra un essor phénoménal dans la seconde moitié des années 1990 : l'acceptation du traumatisme et la catharsis qui l'accompagne.

S'il fallait traduire le terme iyashikei, ce serait sans doute par genre apaisant, ou healing genre en anglais. Il s'agit d'un mouvement socio-culturel débutant à la toute fin des années 1970 dans l'archipel et mettant en avant les effets de certains produits (aussi bien livres, musique, magazines, que pornographie ou encore aromathérapie) sur l'anxiété et le soulagement du stress. Tous ces produits sont pensés pour créer un espace personnel, émotionnel et affectif détaché du monde extérieur ; un espace à soi, où solitude et calme servent de porte de sortie, de régulateur de pression vis-à-vis du monde extérieur.
Au début de la publication de Yokohama Kaidashi Kikō, l'iyashikei est déjà bien présent. La société japonaise, alors dans une lourde récession économique, voit une large portion de ses emplois se précariser drastiquement. Laissés seuls face à la situation sociale incertaine, les Japonais cherchent dans la fiction les moyens de soulager leurs angoisses. Certains se tournent vers l'iyashi pour échapper au quotidien difficile et le genre devient de plus en plus présent. Mais c'est l'année suivante qu'il explose dans ce qui est appelé le «healing boom». En 1995, l'archipel nippon connait ses deux plus grands traumatisme d'après guerre : le séisme de Kobe en janvier et l'attentat au gaz sarin perpétré par Aum Shinrikyō dans le métro tokyoïte en mars. Blessée lourdement, la société japonaise cherche plus que jamais le calme et la sérénité où qu'elle puisse les trouver.

Dans son papier Ambient Literature and the Aesthetics of Calm: Mood Regulation in Contemporary Japanese Fiction, Paul Roquet remonte aux origines et décortique ce qu'il appelle la littérature ambient, qu'il faut mettre en relation avec le genre musical du même nom. Il y définit ce genre comme «englobant à la fois la contemplation esthétique et la relaxation affective», en s'appuyant sur la définition que fait Brian Eno du mouvement musical éponyme dans Music for Airports/Ambient 1 : «L'ambient est destinée à induire le calme et un espace de réflexion. Cette musique doit pouvoir s'adapter à de nombreux niveaux d'écoute sans en imposer un en particulier ; on doit autant pouvoir l'ignorer que s'y intéresser».
Part intégrante de la mouvance iyashi, cette littérature (à laquelle on peut rattacher des auteurs comme Haruki Murakami ou Banana Yoshimoto) offre à son lecteur un espace où se reposer et réfléchir, quel que soit le niveau d'attention qu'il désire y accorder. C'est la possibilité pour le lecteur de rediriger l'énergie généralement dédiée à gérer le monde extérieur vers l'acte intérieur qu'est la guérison émotionnelle. On retrouve dans Yokohama Kaidashi Kikō beaucoup de codes, procédés et sujets discutés par Paul Roquet dans son analyse de l'iyashi et de l'ambient.

Bien sûr le sujet du cataclysme, ici écologique, est loin d'être rare dans le manga et l'animation japonaise contemporaine. Ce n'est par contre pas un thème courant dans l'iyashikei, qui préfère généralement ancrer son récit dans un cadre proche du monde réel. Pourtant, si Akira s'en sert pour questionner son audience sur l'état de la société japonaise entre 1945 et la fin des années 1980, et si plus tard Neon Genesis Evangelion l'utilise pour personnifier et traiter de problèmes psychosociaux ; ce cataclysme n'est pour l’œuvre d'Ashinano qu'une toile de fond. Au long du récit cette catastrophe sert de fil conducteur, d'un peu de mystère nécessaire à tout récit engageant. Mais c'est avant tout un moyen d'offrir à Alpha et aux autres personnages un monde neuf, vierge, dans lequel le cours de leurs vies somme toute assez banales est cathartique, pour eux comme pour le lecteur. L'Apocalypse obtient finalement le même statut que l'œuvre ambient elle-même : aussi intéressante qu'ignorable.

Le monde de Yokohama Kaidashi Kikō ne se lamente pas sur les vestiges du passé, même s'ils sont omniprésents. Les lumières de l'ancienne ville de Yokohama éclairent toujours la nuit côtière mais ce n'est pour Alpha qu'un spectacle comme un autre. On voit sur certaines montagnes d'immenses champignons imitant l'apparence d'anciens immeubles ; au bord de certaines routes s'élèvent à intervalles réguliers d'étranges plantes ressemblant à des lampadaires et dont le sommet s'illumine une fois la nuit venue. Pourtant les humains ne font, pour la plupart, pas attention à cette nature qui semble vouloir à tout prix témoigner des images d'un passé glorieux. Peu de personnages ont en effet connu le monde tel qu'il était avant la montée des eaux. Et s'il leur arrive de parler du passé, ils sont indéniablement en paix avec le sort que la Terre a connu. S'ils sont nostalgiques ce n'est pas de l'état passé de la planète mais simplement de leurs souvenirs heureux ; qu'ils datent d'avant ou d'après le cataclysme importe peu.

Ce sont ces quelques personnages qui représentent en premiers le vague à l'âme qui imprègne profondément la série. L'auteur nous propose en effet une contemplation sans cesse en équilibre sur un fil tendu entre spleen et gaieté dans laquelle il est si simple de se laisser tomber. De se laisser attraper à regarder Alpha vivre, uniquement pour vivre, sans autre but qu'à son tour contempler sa vie et celles des gens qu'elle côtoie. C'est loin d'être par hasard si l'androïde se voit offrir dès le début de l'histoire un appareil photo qui la suivra jusqu'au dernier tome. Plus que la protagoniste, Alpha est l'observatrice privilégiée du récit. Elle devient comme l'évoque Gilles Deleuze dans L'image-temps. Cinéma 2 : «une sorte de spectateur». Elle est ainsi le vaisseau parfait à travers lequel le lecteur peut s'immerger dans ce monde fictif. Non affectée par le passage du temps, Alpha regarde les vies aller bon train et son entourage humain vieillir. C'est à travers sa position et ses yeux que la mélancolie gagne du terrain au fil des tomes et, comme pour singer la vie réelle, accélère de plus en plus.

Le manga n'est toutefois jamais réellement triste. Iyashi oblige, c'est avec une sorte de pacte tacite entre auteur et lecteur que se déroulent les chapitres. Même si l'action et le drame sont nécessaires pour faire avancer un récit, l'auteur arrivera à la fin de son histoire sans trahir la confiance que lui ont accordé ses lecteurs. C'est à ce prix que peut se construire le fameux sentiment de sécurité et l'espace se voulant induire le calme et la réflexion. Ce n'est pas pour autant que l'histoire devient ennuyeuse. Au contraire, une fois ces limites établies le mangaka ne se privera pas pour que les coups du sort touchent Alpha les uns après les autres. L'androïde quittera même un temps la sécurité de son café pour partir voyager vers l'inconnu, entraînant avec elle le lecteur qui, lui, retrouvera de temps en temps la sûreté des lieux familier au travers d'autres personnages.

D'un point de vue graphique, le trait qu'utilise Hitoshi Ashinano tout au long de son manga a quelque chose de souple et de réconfortant. Les lignes sont courbes, rondes, rarement abruptes ou cassantes. Elles enlacent le lecteur dans un environnement rassurant. L'auteur se permet aussi de nombreuses pages pleines appelant chaque fois un peu plus à la contemplation. Pourtant, comme pour casser avec la monotonie de la vie d'Alpha et de ses compagnons, des mises en page irrégulières font parfois se côtoyer cases courtes des cases hautes, désalignées, laissant de grands vides sur leurs côtés. Parsemés ci et là presque aléatoirement, quelques chapitres en couleur enferment le lecteur dans un curieux rapprochement entre tons pastel et couleurs sur-saturées. Créant une ambiance irréelle, ce mélange invite encore une fois à s'arrêter un instant pour observer.
Tout est fait pour créer une esthétique à la fois familière, cosy et sécurisante, mais juste assez étrange pour piquer la curiosité et avoir envie d'en lire plus.

Yokohama Kaidashi Kikō est une de ces œuvres qui marque son lecteur à vie. Non pas par des artifices ou des scènes mémorables mais, telle une chanson qui peut rappeler inexplicablement un instant précis vécu il y a des années, en s'invitant profondément dans sa vie quotidienne. Grâce à cette douce-amertume de 142 chapitres qui nous rappelle le temps qui passe, comme une évidence. Et grâce à ses personnages qui vivent comme si personne ne les voyait. S'ils disparaîtront bien sûr un jour, Alpha sera elle toujours là, souriante derrière le comptoir de son café.

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